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LES FINS HEUREUSES

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LES FINS HEUREUSES

Message par gaiane le 17.04.16 22:17

L’espoir est comme un félin qui se glisse par une chatière dans l’antre d’une maison, un soir d’automne. Il a besoin d’être nourri, entretenu et réchauffé. Sinon il repartira, laissant pantois l’habitant du lieu.

Hélène avait un chat, et c’était l’automne dans son petit trois et demi de Montréal. Le jour, elle observait le soleil qui jouait sur les feuilles roussies, les illuminant comme des joyaux qui se détachaient un à un sous le vent. Et le soir, elle allumait une chandelle en écoutant la musique de Fred Pellerin.

Le courage ce n’est pas de frapper dans le vent, c’est parfois de se rouler dans une chaude couverture avec son chat et d’entretenir la vision d’une lumière qui viendra.
C’était la tempête, il y a peu, dans le corps entier d’Hélène. Elle a vu et entendu le seigneur et ses anges, mais le diable aussi. Et quand le médecin lui a dit que rien n’était vrai, qu’elle avait vécu une psychose, elle ne l’a pas cru.

Aujourd’hui, elle sait, mais la psychose ne lui a rien laissé. Rien à part un petit bout de chat, et peu de moyens pour le nourrir. Un petit bout de chat et un rêve…

Elle avait un vieux portable qui n’était pas branché sur la toile, mais sur lequel elle pouvait faire danser ses longs doigts effilés. Le chat croyait que c’était un petit radeau et il s’y assoyait, comme un naufragé… Elle le déplaçait plusieurs fois par jour.

Pendant que les feuilles tourbillonnaient autour de l’érable, collé sur la fenêtre, elle écrivait. Et lorsque la première neige vint à blanchir les ramilles, elle écrivait encore.

C’était l’histoire d’une jeune schizophrène qui s’était rétablie et qui accomplissait son rêve. Elle avait écrit 300 pages, lorsqu’elle mit le point final. La neige fondait, le soleil reprenait ses droits sur la ville, et Hélène sortit de chez elle avec la clé USB contenant le fruit de tout son travail, qu’elle fit imprimer et parvenir à plusieurs éditeurs.

Elle revint avec de l’espoir plein le sourire et une boîte de thon pour le chat.
Devant elle, il y avait l’été, et un travail de vendeuse chez Terra Nostra. Il y avait aussi, dans le creux du cœur, cette attente qu’un éditeur l’appelle…

Elle ne vit pas l’été, elle vit des robes et des pantalons. Elle voyait les vêtements même la nuit, en rêves.

L’automne se pointa, avec ses fraîches bouffées, et Hélène s’emmitoufla dans un jean et un pull orange. Avant qu’elle ne sorte de la maison, la sonnerie du téléphone retentit.
« Bonjour, ici l’éditeur de la maison Jouvet. J’ai beaucoup aimé votre livre, votre style d’écriture et le propos que vous avez traité… »

« Vraiment? »

« Oui, beaucoup, mais il faudrait le retravailler un peu… Notamment la fin, qui termine de façon beaucoup trop positive. C’est comme un conte de fées… Ce serait plus artistique de terminer votre histoire sur une note dramatique, car ainsi ça vous prend dans les tripes et ça vous chavire… »

Hélène reposa son vieil ordinateur sur la table, et regarda son texte pendant trois jours… sans rien changer.

L’espoir, c’est comme un félin qui se glisse par une chatière dans l’antre d’une maison, un soir d’automne. Il a besoin d’être nourri, entretenu et réchauffé. Sinon il repartira, laissant pantois l’habitant du lieu.

Hélène avait un chat, et c’était l’automne dans son petit trois et demi de Montréal. Le jour, elle allait vendre des vêtements chez Terra Nostra, et le soir, elle ramenait plein de boîtes de thon pour son petit bout de chat.

Le courage, c’est parfois de frapper dans le vent. Il y a des fins heureuses qui vous prennent le cœur et vous le tordent en deux. Pour mieux libérer les chagrins, il suffit parfois d’un éclat de soleil.

« Non, je ne peux pas changer la fin, dit Hélène à l’éditeur. Il faut la prendre telle qu’elle est… car elle s’est écrite toute seule. Mon histoire a une seule fin… C’est une fin comme un flambeau, que l’on se relaie de main en main. Ce n’est pas un tison mort sur lequel on se recueille, ébloui qu’il fut un jour vivant. Je n’écris pas pour dessiner des arabesques qui se fracassent sur les rochers impitoyables. J’écris pour transmettre un message… »

Hélène raccrocha en tremblant un peu, puis mordit dans une pomme fraîchement cueillie. Elle avait la saveur de l’audace.

Il y a des lions avec de longues crinières qui vivent à Montréal, dans de petits trois et demi. Pour le sien, Hélène ouvrit une boîte de thon.

***

Chez Terra Nostra, Hélène devint gérante et se lia d’amitié avec Anne, une jeune vendeuse avec de belles joues roses. Elles bavardaient tous les soirs et faisaient ensemble du dessin de mode et du tricot.

« Mon rêve, lui dit Anne, un soir d’octobre, est d’avoir ma propre ligne de vêtements, qui habillerait toutes les tailles, avec de belles fibres naturelles. »

L’espoir et le courage vont main dans la main, bien souvent. Les deux amies ne manquaient ni de l’un ni de l’autre.

Le frère jumeau d’Anne, lui, fraîchement sorti de l’École des hautes études commerciales, trouva que cette idée de projet lui plaisait beaucoup.

***

Il y avait dans la pièce un panier de pommes fraîchement cueillies et Hélène en saisit une dans laquelle elle mordit. Derrière elle, le frère jumeau d’Anne souriait, en touchant le ventre arrondi.

« Ce sera un petit enfant nourri aux pommes, il aura les joues roses de notre famille! »
Hélène souleva son pull de Mérinos couleur crème, fabriqué par leur propre entreprise, et elle caressa son ventre.

Lorsque la sonnerie du téléphone retentit, elle chercha le combiné et ne le trouvait pas, dans la grande maison.

« Il est ici », dit son homme, en le lui tendant.

Hélène écouta, sans parler, pendant une bonne minute, puis des larmes coulèrent sur ses joues.

L’éditeur de la maison Jouvet lui proposa de publier le livre qu’elle avait écrit, autrefois, tel quel, sans rien changer. Il était au courant de son histoire personnelle, et il admirait son parcours.

Il y a des fins heureuses qui vous prennent le cœur et vous le tordent en deux. Pour mieux libérer les chagrins, il suffit parfois d’un éclat de soleil.

L’espoir est comme un petit bout de fille qui s’élance pour une première fois dans le but de marcher.

Hélène attrapa son enfant aux joues roses avant qu’elle ne chute. Le chat aurait pu la recevoir sur le corps, mais ça n’aurait pas été la première fois; heureusement c’est un chat relax.

Anne, marraine et tante, était là. Hélène lui confia la petite joufflue et retourna s’installer devant l’ordinateur, qui était branché à la toile.

Elle laissa glisser ses doigts sur le clavier, comme on joue d’un clavecin, au son des gazouillis et des rires.

Au son du bonheur.

On a peur des fins heureuses comme on craint la vie elle-même. Un peu de bonheur, comme quelques touches de bleu sur une toile, est artistique. Mais une toile entière avec du bleu, même pour un horizon, ça peut faire peur, parfois. Il faut du courage pour y croire. Car si on y croit vraiment, on sera poussé à le réaliser.

Il y a des lions avec de longues crinières qui vivent à Montréal, dans de grandes maisons. Pour le sien, Hélène ouvrit une boîte de thon.

Puis elle se remit au clavier. Il n’y aura jamais de fin trop heureuse pour Hélène.

Renée Charron

gaiane


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